Gehong, le Maître qui embrasse la simplicité

Gehong (283-343) a laissé derrière lui un héritage double : un courant taoïste vénéré et une méthode qui nourrit encore la science. En lui, le guerrier et l'ermite, le chimiste et le moraliste, le rêveur et le pragmatique ne s'étaient jamais combattus. Ils avaient dialogué, dans le silence studieux du mont Luofu, pour donner naissance à une sagesse aussi rare que l'or des philosophes : l'art d'embrasser la complexité du monde pour en trouver l'unité simple et silencieuse.

 

Au crépuscule troublé des Jin Orientaux, alors que l'empire chinois vacillait, un homme marchait à la lisière de deux mondes. Ge Hong, né en 283 et disparu en 343, connu sous le nom de Baopuzi, « le Maître qui embrasse la simplicité », vécut dans l’intervalle fragile où les mondes se touchent sans se confondre. Il ne fut ni un simple ermite, ni un bureaucrate ordinaire, mais l'artisan d'une synthèse audacieuse, cherchant à fondre dans un même creuset l'élan transcendant du taoïsme et l'ordre rigoureux du confucianisme.

Issu de l'aristocratie déclinante des Jin (265-420), il portait en lui les cicatrices de son temps. Très jeune, il fut orphelin de père. Sa famille du Jiangsu fut ruinée, et il connut la précarité matérielle et la violence du temps. La tradition rapporte qu’il coupait du bois pour acheter du papier, copiait les livres empruntés à la lumière tremblante d’une lampe, et forgea ainsi, dans l’adversité, une érudition autodidacte d’une ampleur exceptionnelle. Cette faim de savoir, née de la perte et du manque, allait nourrir l’une des pensées les plus synthétiques de la Chine médiévale.

Sa vie elle-même fut un paradoxe. Alors que son âme aspirait aux sommets brumeux où résident les Immortels, le siècle réclamait des soldats. À vingt ans, le lettré révéla un talent de stratège, écrasant une rébellion et méritant le titre de « Général qui Apaise les Vagues ». Pourtant, le fracas des armes ne parvint jamais à couvrir en lui l'appel du silence. Chaque victoire militaire semblait creuser en lui un désir plus profond de quiétude. Lorsqu’il entra au service de l’administration, ce ne fut ni par ambition ni par goût du pouvoir, mais par une forme de pragmatisme alchimique : un poste officiel dans le lointain sud lui offrait l’accès aux gisements de cinabre, le « dan », cette substance rouge et lourde qui se trouvait au cœur des pratiques alchimiques taoïstes.


C’est dans le Guangdong, au sud de la Chine, que Ge Hong se retira tel un « génie dans sa bouteille ». Les pentes brumeuses du mont Luofu étaient et restent un lieu sacré pour les adeptes taoïstes, un lieu que Ge Hong choisit pour ses creusets et ses méditations, convaincu que les « monts immortels » favorisaient les transformations essentielles. Dans ce refuge, entre les vapeurs des fourneaux alchimiques et le silence des rouleaux de soie, il composa son œuvre maîtresse, le Baopuzi (ou Le Maître qui embrasse la simplicité). Elle se compose de vingt-deux chapitres intérieurs consacrés aux arts de prolonger la vie, aux alchimies et aux méthodes de transformation intérieure, et de cinquante chapitres extérieurs adressés à la cité des hommes, à l’éthique, à l’administration et à l’engagement social.

 



Dans les plis de son écriture, son esprit inventeur se dévoile dans une forme d’ingénierie holistique : maîtriser les souffles, les matériaux et les formes pour faire converger le ciel, la terre et l’être humain. Ge Hong s’intéresse à la fabrication d’élixirs d’immortalité utilisant des substances minérales « fortes et stables » comme le cinabre (sulfure de mercure, ou dan) et l’or, qu’il considère capables de transmettre leur permanence au corps humain dans la grande œuvre (waidao) de l’alchimie externe (waidan). L’or n’est pas un simple métal : il symbolise la pureté et l’invariabilité, qualités qu’il faudrait transposer au souffle (qi) du pratiquant. Quant au cinabre, il est plus qu'un simple minéral : en le chauffant, il libère le souffre et devient du mercure liquide. Ce dernier en le chauffant à nouveau redevient du cinabre. Ainsi le "dan" obéit à la "grande transformation alchimique" (hua), celle qui mène du monde visible au monde invisible, et retour.

Dans ses écrits, Gehong décrit aussi des appareils techniques : furnaces pour la calcination, alambics pour la distillation, récipients pour la sublimation. Ces descriptions montrent une connaissance sensible des procédés chimiques, ainsi que des structures matérielles permettant de conduire des réactions contrôlées entre minéraux et métaux. N'oublions pas, cependant, que les recherches alchimiques d'immortalité, tout en ayant contribué à une connaissance plus approfondie des sciences (minéralogie, botanique, géobotanique, chimie, physique, anatomie, etc.), furent la cause de nombreux décès durant le premier millénaire.

Gehong savait aussi qu'une âme indisciplinée ne pouvait espérer dompter les principes du cosmos. C'est pourquoi les « Chapitres Extérieurs » du Baopuzi s'adressent à la Cité des hommes avec la rigueur d'un confucéen. Il y prône un gouvernement éclairé, une éthique exigeante et fustige la corruption de son temps. Pour lui, l'alchimie sociale précède et conditionne l'alchimie spirituelle. La quête de l'immortalité n'était pas une fuite, mais l'aboutissement d'une vie droite. Il synthétisa ainsi, avec une audace rare, la quête individuelle du Tao et l'engagement moral confucéen, voyant dans cette union la voie de l'accomplissement parfait.

Une des images les plus fascinantes transmises par la tradition (mentionnée notamment par le biochimiste et sinologue Joseph Needham, 1900-1995) est celle de machines volantes fabriquées avec des cadres de bois et des sangles de cuir. Selon les récits traditionnels, elles auraient été imaginées par Gehong pour capter le « vent violent » et « le chevaucher ne stoppant qu'après avoir atteint la hauteur de quarante li (quelques 23000mètres). Cette région est dite la plus pure du Vide de l'Espace. » Dans ses travaux, Needham note : « il ne peut y avoir le moindre doute que le premier plan proposé par Gehong se réfère au rotor d'un hélicoptère ; des lames en rotation peuvent difficilement avoir une autre interprétation, surtout en association avec une ceinture, ou une courroie. Je ne doute pas qu'il se référait à des cerfs-volants emportant des êtres humains. » Cet épisode, bien que difficile à corroborer comme une réalisation concrète, témoigne de l’esprit ingénieux qui animait Gehong et les cercles alchimiques de son temps.

Dans son refuge du Luofu, Gehong ne renonça ni à l’étude des textes classiques ni à l’expérimentation pratique. Médecin et alchimiste, il compila des traités de thérapeutique, parmi lesquels le Zhouhou Beiji Fang (ou Formules d’urgence à garder sous le coude), un manuel clinique regroupant des remèdes pour les urgences médicales.

Ce recueil contient les premières descriptions cliniques de la variole, avec ses fièvres aiguës et ses pustules caractéristiques. Ge Hong a posé les bases d’une pensée proto-immunologique en mettant l’accent sur les moyens de stimuler la résistance naturelle du corps. Bien que la vaccination moderne telle que l’entendra Jenner n’apparaisse qu’en 1796 en Angleterre, les pratiques d’inoculation contre la variole (introduire intentionnellement des matières varioliques atténuées pour conférer immunité) sont attestées en Chine dès la fin du 10ème siècle et se diffusent au fil des siècles. Elles suggèrent une compréhension précoce des principes de la défense acquise. La technique d’inoculation est documentée dès le 16ème siècle. En 1693, le Dr Zhang Lu mentionne l'inhalation par le nez d'une poudre de croûtes de variole séchées. Ce serait la Première méthode prophylactique intentionnelle connue. Elle s'est avérée efficace mais risquée, avec une mortalité estimée à 2-5%.

Dans ses "Formules d’urgence à garder sous le coude ', Gehong recommande encore des remèdes incluant l’emploi de certaines plantes et substances pour calmer les épisodes de fièvre intermittente (des accès de frissons et de fièvre), que les historiens et scientifiques modernes associent clairement aux symptômes du paludisme. Parmi ces prescriptions figure l’usage de l’Armoise annuelle (Artemisia annua), connue sous le nom de qinghao. Voici la recette trouvée dans l'ouvrage de Gehong : "Une poignée de qinghao, à infuser dans deux litres d'eau, presser le jus et le boire entièrement". Cette recette ancienne a inspiré, 1 600 ans plus tard, la scientifique Tu Youyou dans sa découverte de l'artémisinine, le principe actif de la plante, un antipaludéen majeur. Cette découverte lui a valu le prix Nobel de médecine en 2015. Tu Youyou expliqua que la lecture de la prescription de Ge Hong dans Zhouhou Beiji Fang l’a conduite à modifier les méthodes d’extraction de qinghao en privilégiant une macération à basse température plutôt qu’une décoction classique. La technique permit d’isoler le principe actif et d’obtenir une efficacité thérapeutique remarquable contre le Plasmodium, parasite du paludisme. Aujourd’hui, l’artémisinine est un traitement essentiel dans les pays à faibles revenus touchés par le paludisme, sauvant des millions de vies chaque année.

Ge Hong s'éteignit en 343, à soixante ans. Selon la légende, il avait une posture de méditation si parfaite que l'on crut à une « libération du cadavre », ultime métamorphose de l'Immortel. L'héritage de Ge Hong est un double souffle qui n'a cessé de circuler. Vénéré comme un patriarche taoïste, sa pensée irrigua les courants ésotériques comme « Lingbao ». L'école Lingbao, ou « École du Joyau Magique », est l'un des principaux courants ésotériques et liturgiques du taoïsme. Elle s'est constituée entre le 4ème et 5ème siècle (dynasties Jin orientaux et Liu-Song) en s'inscrivant dans la continuité des premières traditions taoïstes, celles de Tiānshī Dào (« Maîtres Célestes », 2ème siècle) et celles de Shangqing (« Pureté élevée », fin du 4ème siècle).

Les traités d'alchimie de Gehong devinrent des grimoires de référence, guidant la quête spirituelle des générations futures. En lui, la rigueur du lettré confucéen et l'audace du mage taoïste ne s'affrontèrent jamais. Elles dialoguèrent, s'éprouvèrent et finalement, s'embrassèrent. Il demeure, dans le panthéon de la pensée chinoise, l'éternel Baopuzi : le sage qui, embrassant la simplicité originelle du Tao, n'en demeura pas moins pleinement, et merveilleusement, humain.

par Elisabeth Martens, le 1 janvier 2026