Ce 20 octobre 2026, j'ai été invitée par l'ambassade de Chine en Belgique pour donner une allocution dans le cadre du 55ᵉ anniversaire des relations diplomatiques entre la Chine et la Belgique.

Après les discours de la chargée d'affaires de l'ambassade, Mme Li Yan, du ministre d'État André Flahaut, du gouverneur de la province de Flandre-Occidentale, du président de la Chambre de commerce, de diverses personnalités impliquées dans les relations commerciales entre nos deux pays, ainsi que d'éminents professeurs des universités de Gand, de Louvain et de Bruxelles, j'eus les jambes un peu coupées et le caquet rabattu. Mais j'ai pris mon courage à deux mains et j'en fus félicitée : mon allocution en avait touché plus d'un dans l'assemblée. Je vous la livre donc telle quelle.

 



Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis belges et chinois,

C'est pour moi un grand honneur, mais aussi une réelle émotion, de prendre la parole aujourd'hui à l'occasion du 55e anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Belgique et la République populaire de Chine.

Le 25 octobre 1971, nos deux pays établissaient officiellement leurs relations diplomatiques.

Cinquante-cinq ans, à l'échelle de l'histoire de la Chine, cela peut sembler bien peu. Mais à l'échelle d'une vie humaine, c'est beaucoup.

Et si vous me permettez de commencer cette intervention de manière un peu personnelle, je voudrais justement vous parler de ce que la rencontre entre nos deux pays peut représenter à l'échelle d'une vie.

Car cela fait maintenant près de quarante ans que la Chine accompagne la mienne.

À l'origine, pourtant, rien ne me prédestinait à la Chine.

J'ai étudié la biologie et la botanique à l'Université libre de Bruxelles. Ma première manière de regarder le monde a donc été celle d'une biologiste : essayer de comprendre le vivant, ses équilibres, ses transformations, les relations complexes qui unissent les êtres vivants à leur environnement.

Cet intérêt ne m'a jamais quittée.

Il explique notamment pourquoi je m'intéresse aujourd'hui de très près aux questions environnementales et à la transition écologique chinoise, et pourquoi j'ai créé le site Chine-écologie.org.

La Chine occupe aujourd'hui une place importante dans les technologies liées à la transition énergétique et environnementale.

La Belgique et l'Europe ont leurs connaissances, leurs scientifiques, leurs entreprises et leurs technologies. La Chine possède les siennes.

Nous pouvons parfois être concurrents. Mais nous pouvons aussi apprendre les uns des autres.

Car le changement climatique, la biodiversité ou la transition énergétique ne connaissent pas les frontières.

Ce sont précisément des domaines où la coopération entre la Belgique, l'Europe et la Chine peut prendre tout son sens.

 

Mais je reviens à la fin des années 1980 : ma curiosité pour une plante, Artemisia annua, ou Qinghao en chinois, m'a conduite beaucoup plus loin que je ne l'avais imaginé : jusqu'à Nanjing.

J'y suis finalement restée trois années pour étudier la langue et la médecine chinoises, un séjour qui a profondément modifié ma manière de voir le monde.

Pour la biologiste occidentale que j'étais, découvrir la médecine chinoise était parfois déconcertant, souvent passionnant. Je découvrais une médecine qui me parlait de Qi, de Yin et de Yang, des Cinq mouvements, des méridiens, mais aussi d'une manière différente d'envisager les relations entre l'être humain et son environnement.

La Chine m'a surtout appris à penser différemment.

Peu à peu, j'ai compris quelque chose qui m'accompagne encore aujourd'hui : rencontrer une autre culture ne signifie pas renoncer à ce que l'on est, ni à son esprit critique.

Cela signifie accepter de regarder le monde depuis un autre endroit, à travers un autre prisme.

Ces trois années à Nanjing ont finalement déterminé une grande partie de ma vie professionnelle. Depuis mon retour en Belgique, j'enseigne la médecine traditionnelle chinoise, la pensée chinoise et les pratiques taoïstes de santé.

Et près de quarante ans plus tard, je continue encore à étudier.

 

Mais connaître la Chine dans les livres ou dans les universités ne m'a pas suffi.

J'ai eu l'immense chance de pouvoir parcourir ce gigantesque pays.

Mon mari, que j'ai rencontré après mon retour de Nanjing et qui est décédé en 2013, avait fondé l'agence « Voyages Belgique-Chine » dans les années 1980.

La Chine commençait alors à peine à s'ouvrir au tourisme international. Peu de Belges y allaient. Et mon mari avait eu cette intuition : il fallait permettre aux gens d'aller voir ce pays par eux-mêmes.

Avec le recul, je trouve cette idée très belle.

Mon premier voyage avec lui m'a conduite à Lhassa, en 1995. Cette année-là, on célébrait le trentième anniversaire de la fondation de la Région autonome du Tibet, Xizang en chinois.

Je garde une image très précise de ce voyage.

Dans les rues de Lhassa défilaient des chars sur lesquels étaient présentés des réfrigérateurs, des téléviseurs, des téléphones portables et d'autres appareils modernes.

Les gens regardaient ces objets avec étonnement. Certains ne savaient même pas très bien à quoi ils pouvaient servir.

Aujourd'hui, ils font partie de leur vie quotidienne.

Cette scène m'est restée parce qu'elle représente pour moi, en une seule image, l'immense transformation que j'ai eu la chance d'observer au cours de ces décennies.

Car depuis, j'ai parcouru de nombreuses provinces chinoises et régions autonomes.

J'ai parcouru les grandes métropoles, mais aussi les campagnes, les montagnes et les déserts. J'ai vu des régions qui, en quelques décennies, se sont transformées d'une manière parfois difficilement imaginable pour quelqu'un qui n'a pas connu la Chine des années 1980.

J'ai eu l'immense privilège de voir la Chine changer.

Lorsque vous retournez dans un pays pendant près de quarante ans, vous ne voyez pas seulement des lieux : vous voyez le temps.

Entre la Nanjing de 1991, lorsque je l'ai quittée, et celle de 2003, lorsque j'y suis retournée, j'ai eu du mal à retrouver mon chemin.

Et dans certaines régions éloignées, comme les régions tibétaines du Sichuan, des routes existent aujourd'hui là où les trajets prenaient autrefois des heures. Les conditions de vie ont changé. Les paysages urbains ont changé. Les habitudes ont changé.

Avoir connu plusieurs « Chine », à différentes périodes, m'a appris à me méfier des images figées.

 

Le Tibet et les régions tibétaines ont pris une place particulière dans ce parcours.

Ils m'ont probablement appris mieux que n'importe quel autre endroit combien il faut se méfier des certitudes lorsque l'on parle d'une société que l'on connaît mal.

Entre ce que j'avais lu en Europe, ce que j'entendais en Chine, ce que je voyais sur place et ce que me racontaient les personnes rencontrées, il y avait parfois des écarts considérables.

Alors j'ai essayé de comprendre.

De lire.

De confronter les sources.

De retourner sur place — huit fois, au total.

C'est de cette démarche de longue haleine qu'est né le site Tibetdoc.org.

Et le Tibet m'a appris quelque chose que j'applique aujourd'hui à la Chine dans son ensemble :

pour comprendre l'autre, il faut accepter de le rencontrer.

 

C'est aussi pourquoi cet anniversaire me touche particulièrement.

Une relation diplomatique peut sembler quelque chose de très abstrait : des ambassades, des accords, des visites officielles, des échanges commerciaux.

Mais derrière ces relations officielles se trouvent des milliers de parcours individuels.

Des étudiants belges sont partis étudier en Chine. Des étudiants chinois sont venus dans nos universités.

Des chercheurs ont travaillé ensemble.

Des entreprises ont créé des partenariats.

Des artistes, des médecins, des enseignants, des ingénieurs et des voyageurs ont traversé nos frontières.

Des amitiés se sont nouées.

Ma propre histoire n'est finalement qu'une de ces nombreuses histoires.

Voilà aussi à quoi servent les relations entre les pays : elles ouvrent des portes que d'autres franchiront.

 

Aujourd'hui, le contexte international est plus complexe.

La Chine et l'Europe ont des désaccords. Nos histoires, nos cultures, nos systèmes politiques et nos manières d'aborder certaines questions ne sont pas identiques.

Mais l'amitié ne suppose pas l'identité.

Nous pouvons être différents et continuer à nous parler.

Nous pouvons avoir des désaccords et continuer à travailler ensemble.

Et surtout, nous pouvons faire l'effort de comprendre pourquoi l'autre ne regarde pas toujours le monde comme nous.

Pour les cinquante-cinq prochaines années, je souhaite donc davantage de coopération scientifique, culturelle, économique et environnementale.

Mais je souhaite surtout davantage de rencontres.

Que davantage de jeunes Belges puissent partir en Chine.

Que davantage de jeunes Chinois puissent venir en Belgique.

Qu'ils apprennent nos langues, qu'ils vivent quelque temps dans nos pays respectifs, qu'ils étudient ensemble, travaillent ensemble, mangent ensemble.

Qu'ils découvrent que derrière le mot « Chine » et derrière le mot « Belgique », il y a d'abord des êtres humains.

 

Je voudrais terminer par une réflexion très personnelle.

Lorsque je suis arrivée à Nanjing à la fin des années 1980, je pensais que j'allais y étudier pendant trois ans.

Je ne savais pas encore que j'allais, d'une certaine manière, y étudier pendant toute ma vie.

Presque quarante années ont passé.

La Chine m'a offert une profession. Elle m'a offert des connaissances, des rencontres, des voyages, des amitiés.

Elle m'a permis de découvrir une manière différente de penser la nature, la santé, l'être humain, l'environnement.

Elle m'a obligée à remettre en question certaines de mes certitudes. Et elle continue à le faire.

Elle m'a surtout appris combien il est difficile de connaître véritablement une civilisation aussi ancienne, aussi vaste et aussi diverse.

Et aujourd'hui, après presque quarante années passées à l'étudier, à la parcourir et à l'enseigner, je mesure chaque année davantage tout ce que je ne connais pas encore.

Peut-être est-ce finalement cela, la véritable rencontre avec une autre culture.

Non pas arriver au moment où l'on pense :

« Maintenant, je connais la Chine. »

Mais arriver au moment où l'on peut dire :

« Après toutes ces années, j'ai encore tellement de choses à apprendre d'elle. »

« C'est donc avec une profonde reconnaissance envers la Chine, et avec confiance dans l'avenir des relations entre nos deux pays, que je souhaite un heureux 55e anniversaire à l'amitié entre la Belgique et la Chine. Je vous remercie. »

Elisabeth Martens

20 octobre 2026